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Récits

Marseille : démarche avec les enfants

Noudia avait 10 ans quand on a commencé à aller chez elle. Elle n’était pas scolarisée et n’avait pas la confiance nécessaire ni pour rejoindre un groupe d’enfants ni pour aller à l’école. Elle avait profondément honte d’elle-même et de sa famille qui vit de mendicité. Les autres la rejetaient beaucoup. Elle ne participait pas à grand chose, ni même à la bibliothèque de rue que nous organisions car le regard des autres étaient trop durs pour elle.

Elle a tout de suite adhéré au projet avec l’ordinateur en faisant le lien avec l’école. Elle voulait toujours écrire avec l’ordinateur. Petit à petit, elle est entrée dans l’élaboration du site Internet. Mais le jugement des autres restait dur. Un jour, elle a enregistré une chanson dans sa langue. Elle a pu le faire car chez elle, elle se sentait en sécurité. La maman ne savait pas que sa fille pouvait chanter si merveilleusement. Sa chanson a rejoint la page des chansons du site. Dans le groupe, les autres enfants ont commencé à écouter sa chanson, ils étaient très impressionnés par la façon de chanter de Noudia. Ils adoraient l’entendre. Avec cette chanson, elle existait de façon positive pour les autres, elle était reconnue par quelque chose de beau qu’elle savait faire. Ce projet a donné à Noudia suffisamment de confiance pour qu’elle rejoigne le groupe. Et puis, elle a pu aussi s’inscrire à l’école.

Du livre au multimédia

ATD Quart Monde est présent chaque semaine, dans les rues de nombreuses villes, pour partager des moments autour du livre, avec des enfants et des familles vivant la grande pauvreté. Depuis plusieurs années, nous nous rendions compte de l’importance de mettre des ordinateurs dans la rue. Certains parents nous interpellaient sur le besoin de permettre à leurs enfants d’utiliser un ordinateur pour se projeter dans le monde de demain. Nous avons donc décidé de nous lancer dans ce défi de création et d’expression autour du multimédia : c’est ce que nous appellerons le pivot culturel.

Un lieu symbolique

L’expérience que nous vous proposons de partager a commencé en 1996, à Marseille dans le quartier du Parc Bellevue. Bien connu des Marseillais, ce quartier multiculturel très pauvre abrite des communautés d’origine différente dont les conditions de vie sont très dures. C’est un quartier avec des immeubles très haut, à taille inhumaine, qui abrite 7000 personnes. Les 2 barres les plus dégradées, au pied desquelles nous sommes implantés, sont de véritables bidonvilles verticaux dont un projet de réhabilitation souvent promis vient enfin de voir le jour. Depuis plusieurs années déjà nous sommes en lien avec une centaine d’enfants à travers nos bibliothèques de rue, actions régulières tout au long de l’année autour du livre et nos Semaines de l’Avenir Partagé, actions ponctuelles de partages des savoirs. Le défi dans un tel lieu était de montrer que l’image négative que le quartier véhicule ne reflète pas la diversité de la vie qui l’anime.

Que voulions nous faire ?

  • Faire se rencontrer des enfants de cultures différentes autour d’un même projet

En choisissant des enfants des multiples communautés, montrer aux autres qu’il est possible de faire ensemble. Alors que le contexte de la cité est plutôt à l’affrontement des communautés pour des raisons de conditions de vie très difficiles, mettre les enfants ensemble permet de montrer qu’un projet créatif réduit ces tensions.

  • Rendre les enfants porte-parole des autres enfants de leur milieu

A travers le groupe d’enfant donner la parole à d’autres enfants issus de milieu défavorisé, parole d’autant plus valorisée qu’elle se diffuse grâce à l’outil moderne qu’est l’informatique auprès de leur famille, de l’école et des autres associations

  • Rendre les parents partenaires

Par l’intermédiaire des enfants toucher les parents pour leur permettre de s’exprimer de se valoriser. Alors qu’ils sont rarement sollicités, et trop souvent dans un contexte d’échec ou négatif, les faire participer activement à la construction du projet permet de leur redonner leur rôle de parents.

  • Donner les moyens à des familles exclues de s’exprimer

Apporter des moyens de communication modernes à des familles qui en sont exclues.

Leur permettre de s’exprimer sur comment elles voient et elles rêvent le monde, ce qu’elles souhaitent pour elles, leur vie, leur quartier...

Qui étaient les enfants ?

Le groupe d’enfants choisi est à l’image du quartier, multiculturel. Nous avons fait le choix d’avoir des enfants issus des différentes communautés présentes sur le quartier (maghrébins, bosniaques, irakiens, comoriens) avec des dynamismes différents. Certains sont scolarisés régulièrement, d’autres ne le sont pas ou sont en grave échec scolaire.

Ce sont des enfants de 8 à 12 ans, filles et garçons, habitant tous le même quartier. Le choix s’est fait en accord avec les parents, en allant dans les familles demander leur autorisation, les jours qu’ils préféraient. Nous avons réalisé une carte d’appartenance au pivot culturel qui permettait aux enfants de dire qu’ils faisaient partie d’un groupe, d’un club. Cette carte a été faite dans les familles, en présence des parents.

Ce choix a bien sûr laissé de côté beaucoup d’autres enfants mais nous devions passer par là si nous voulions aller au bout de quelque chose. L’aller et retour entre les enfants appartenant au groupe et leur famille a permis de mettre dans le coup d’autres enfants (frères et sœurs, cousins, voisins .... De plus notre présence dans les manifestations organisées par le quartier (fête de l’internet par exemple) ou notre présence dans les locaux du centre social ont donné une plus grande visibilité à notre projet.

Qu’avons-nous fait ?

  • Un site Internet comme support

Nous avons voulu faire un site Internet parce qu’il permettait de valoriser rapidement le travail des enfants. Très vite, nous avons pu grâce à Internet, réaliser des échanges avec d’autres groupes.

  • De l’individuel au collectif ...

Partis du constat que mettre des enfants si différents autour du même projet nécessitait une première étape de valorisation personnelle, nous avons proposé à chacun d’entre eux de se présenter : dire son nom, son âge, où il habite, ce qu’il aime ou n’aime pas, d’où il vient ... Nous avons pu travailler sur le texte, les images, les photos, le son ... Pour les enfants les plus exclus, c’était l’occasion de s’affirmer mais aussi de découvrir grâce à leurs parents certaines choses qu’ils ne connaissaient pas de leurs racines. Ainsi, un garçon apprend sa date et son lieu de Naissance. Une fille apprend son véritable nom, elle qui en a plusieurs.

Pour certains enfants, il était impossible de les mettre directement dans un groupe où ils se sentaient mal à l’aise. Nous sommes allés très régulièrement dans leur famille, à la maison, avec un ordinateur portable. Cela permettait l’appropriation de l’outil mais aussi et surtout, une participation de toute la famille. Petit à petit, les enfants devenant plus confiants, ont rejoint le groupe. Mais nous avons avancé à leur rythme. Nous avons toujours été étonnés de voir à quel point les enfants, non scolarisés ou en échec scolaire, s’accaparaient rapidement l’outil, sans trop d’appréhension. Ce qu’ils aimaient plus que tout était de taper du texte alors que nous aurions pu penser que l’écriture n’était pas une façon d’aborder le projet. Pourtant, dès que nous ouvrions l’ordinateur, il voulait taper un texte.

Puis, leur page individuelle terminée, nous avons pu développer les thèmes qui leur étaient communs : leur quartier, la bibliothèque de rue, leurs fêtes traditionnelles, les livres qu’ils préfèrent, les chansons... Ils se sont aperçus progressivement des choses qui les liaient les uns aux autres et ont bâti ensemble des pages Internet.

  • Une rencontre

Ce qu’a permis le projet en premier lieu est une rencontre des enfants du groupe entre eux et un partage des savoirs. D’abord, grâce à la page personnelle, les enfants se sont individuellement valorisés puis ils ont pu réaliser ce qu’ils avaient en commun avec les autres.

Par exemple, en dessinant leur pays d’origine, l’enfant montre d’où il vient. On remet son pays dans la carte du monde et l’enfant peut s’intéresser aux autres, à ceux qui viennent d’un autre pays. Cela permet de mieux se comprendre et de faire tomber les préjugés, les peurs.

  • Le long terme

Ce projet est un travail de longue haleine, sur le long terme, de présence régulière afin de capter les attentes des parents et des enfants. Créer l’accord est essentiel pour la bonne réalisation du projet par la suite. C’est aussi un retour régulier dans les familles, pour une valorisation, une motivation et une remotivation des enfants les moins dynamiques.

C’est un travail pas-à-pas qui permet d’avancer en fonction de la parole des enfants et d’aborder les thèmes qui les intéressent.

C’est une action symbolique dans le quartier afin de permettre aux enfants d’utiliser les technologies modernes. Tout comme le livre est une réponse aux aspirations des parents les plus pauvres de voir leurs enfants apprendre, l’ordinateur est le symbole de la réussite des enfants demain. Un papa nous disait : “ Si mon fils ne sait pas se servir d’un ordinateur maintenant, il ne pourra pas trouver du travail demain. Moi je ne sais pas m’en servir, quand mon fils fait ses devoirs à la maison, je me cache pour ne pas qu’il me demande quelque chose. Mais je sais qu’avec un ordinateur, on lui donne les moyens d’apprendre. Je peux le pousser à se servir d’un ordinateur ! ”

Emmanuel Consolini

Posté le 12 décembre 2003 par Jean Pierre Pinet